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Lui, c'est sur les marchés d'Aubervilliers ou du Plessis-Bouchard qu'il
trouvait ses clients. Cet ancien tripier est soupçonné d'avoir escroqué plus
de 300 personnes en une quarantaine d'années. Pour un montant de 60 millions
d'euros!
Il y a loin de Wall Street à la rue Hélène-Cochennec, à Aubervilliers. Ici,
pas d'immeuble en Plexiglas ni de traders cocaïnés, mais une enfilade de
pavillons en meulière et des grands-mères sortant en chaussons pour promener
leur caniche. C'est dans ce coin paisible de la Seine-Saint-Denis que
Raymond Claval, 69 ans, tripier sur les marchés le jour, banquier occulte la
nuit, avait fini par se prendre pour Bernard Madoff, brassant des montagnes
d'argent liquide à l'ombre de ses frigos et garantissant des taux d'intérêt
exceptionnels à ses clients, toujours plus nombreux.
Le mois dernier, devant les policiers d'Aubervilliers, ce retraité aux faux
airs de Francis Blanche a révélé que son commerce prospère avait débuté,
"presque par hasard", en 1969. Quarante et un ans plus tard, son
portefeuille de placements s'élevait à 60 millions d'euros. Dans ses
chemises cartonnées -l'ancien tripier n'est jamais passé à l'informatique-
les enquêteurs ont débusqué les noms de 330 apprentis spéculateurs lui ayant
remis, chacun, entre 2 000 et 350 000 euros, toujours en espèces. Aveuglés
par l'appât du gain, estourbis par l'incroyable histoire que leur débitait
Claval, ils ont cru benoîtement décrocher le jackpot en renflouant les
caisses noires de l'Etat. Car c'était cela, la combine à Raymond: les fonds
secrets de Matignon.
"Claval, pour moi, il était plus honnête que la Bourse", raconte Gérard, un
gendarme à la retraite qui l'a côtoyé durant trente ans avant de finir par
lui confier ses économies, en 2008. La femme du pandore tient un étal de
charcuterie, le samedi matin, sur le marché du Plessis-Bouchard
(Val-d'Oise). Claval vend ses tripes et ses abats sur le stand d'à côté. En
repliant ses tréteaux, il lui arrive de chuchoter ce conseil d'ami à son
voisin: "Le jour où tu as un peu d'argent devant toi, oublie le livret A:
j'ai un très, très bon placement..." 12% minimum de rendement garanti,
forcément, ça ouvre l'appétit.
Les fonds secrets de Matignon? Aussi fou que cela paraisse, aucun de ses
clients, qu'il soit gendarme, commerçant ou chef d'entreprise, n'a flairé
l'embrouille. "Sa crédibilité, c'est qu'il payait les intérêts, en liquide,
rubis sur l'ongle", témoigne Pierre, un ancien courtier en assurances, lui
aussi tombé dans le panneau. Qu'importe si Raymond met plus souvent les
pieds dans les bistrots d'Aubervilliers que dans les palais de la
République. La rumeur se répand, entre initiés, sur les marchés de la
banlieue nord: la martingale du tripier, ce n'est pas du mou de veau.
Dans le bureau spartiate aménagé au fond de son entrepôt de la rue
Hélène-Cochennec, Raymond Claval troque son tablier pour un veston
anthracite. Ses manières énigmatiques sont celles des hommes de l'ombre. Il
fume cigarette sur cigarette, enchaîne les tasses de café, parle peu, mais
bien. Retraitée sur la Côte d'Azur, Mireille n'est pas près d'oublier ce
jour damné de 2007 où, sur l'insistance d'un ami commun, elle s'est rendue
chez lui avec son magot: 20 000 euros en coupures de 500 dans une enveloppe.
"Il n'avait pas l'air d'un escroc, jure-t-elle encore aujourd'hui. Il était
bien mis, sans plus, affable, mais pas trop. Son histoire de fonds secrets
me semblait plausible, car j'avais lu plein de choses là-dessus dans les
journaux..." Et, quand Claval précise que la manne ainsi collectée servira à
financer les missions les plus clandestines, mais aussi les plus admirables,
de nos services secrets, les gogos frémissent d'aise. "J'ai tout de suite
pensé aux otages retenus à l'étranger, dit Mireille. Si nos économies
pouvaient fructifier tout en aidant à leur libération, c'était
merveilleux..." Avec Claval, non seulement l'argent des clients travaille,
mais il travaille pour la France.
Ce roman de gare aurait pu continuer longtemps si l'empire de Bernard
Madoff, ce pâle imitateur de Raymond, n'avait été soufflé comme un château
de cartes à l'hiver 2008. Dans la foulée, plusieurs dizaines d'épargnants
échaudés par cette affaire d'escroquerie pyramidale appellent Claval pour
récupérer leurs billes. Mais le tripier d'Aubervilliers a déjà baissé le
rideau de fer. Son téléphone sonne dans le vide. Il est parti se mettre au
vert dans sa maison de campagne, à Clesles, un village perdu aux confins de
la Marne, où il attend que le scandale le rattrape.
Les premières assignations devant le tribunal de Châlons-en-Champagne
tombent à l'été 2009. Les victimes, auxquelles Claval avait remis un chèque
de garantie du Crédit industriel et commercial (CIC), ont appris que le
compte était à sec. Très vite, l'évidence apparaît: durant toutes ces
années, en guise d'investissement miracle, le tripier mythomane s'est
contenté de rémunérer les uns en entamant le capital des autres.
Le mois dernier, Raymond Claval a été mis en examen pour "fraude fiscale",
"exercice illégal de la profession de banquier" et "escroquerie et
blanchiment en bande organisée". Lors de son premier interrogatoire par le
juge d'instruction de Bobigny Marc Sommerer, le 8 juin, il a juré n'être
qu'un lampiste. Les fonds secrets, il y croyait, lui aussi. Sans cette
rencontre avec un mystérieux interlocuteur, en 1969, à la succursale du CIC
d'Aubervilliers, rien ne serait arrivé. A l'en croire, le type lui aurait
expliqué que l'Etat avait souvent besoin de liquide pour alimenter ses
finances occultes mais qu'il le rendait au centuple. Claval, qui montait son
étal sur tous les marchés du département, lui apparaissait comme un
démarcheur idéal, moyennant une contrepartie de 5% du montant des dépôts.
Les 95% restants, le tripier assure qu'il les déposait lui-même dans la
boîte aux lettres de l'agence du CIC d'Aubervilliers, cachetés dans une
enveloppe sur laquelle il écrivait simplement ses initiales. Les intérêts?
Ce sont des coursiers, jamais les mêmes, qui lui apportaient les liasses de
liquide. "M. Claval n'a pas le patrimoine d'un escroc international,
renchérit son avocate, Me Elisabeth Duterme. Une maison et un étang à
Clesles, l'usufruit d'un pavillon à Aubervilliers: c'est peu pour le
commanditaire présumé d'une telle arnaque..." Au siège du CIC, à Paris, on
ne se mouille pas. "Aucun commentaire à ce stade de l'enquête", répond-on à
la direction de la communication.
L'affaire Claval a-t-elle livré tous ses secrets? Sur les marchés du
Plessis-Bouchard et des environs, les ménagères se perdent en conjectures.
Raymond Claval a toujours eu la réputation d'être le roi de la cervelle.
Mais cela suffit-il à faire de lui un cerveau? Même son ex-ami gendarme
hésite à l'enfoncer: "A mon avis, il a été pris dans une histoire trop
grande pour lui." On avait compris.