La crise financière: la faute aux pauvres !! La crise financière, dite des « subprimes », qui est en train de se
transformer en une crise économique mondiale comparable à celle de 1929, a
été provoquée par les « pauvres ». Les ménages américains « pauvres » qui
croyaient, à tort, que l'on pouvait emprunter 400.000 dollars avec un revenu
annuel de 20.000. Mais aussi les banques les plus « pauvres », pauvres en
fonds propres comme Bear Stearns aux Etats-Unis, pauvres en dépôts comme
Northern Rock en Angleterre ou pauvres en profits comme IKB en Allemagne,
qui toutes ont dû spéculer sur le marché de la titrisation.
Il est à craindre que, si cette crise est la faute des « pauvres », ce
soient les « pauvres » qui en fassent, en premier, les frais. Cette crise
va, en effet, immanquablement, se traduire par une réduction des volumes de
crédits octroyés par les banques (le « credit crunch » tant redouté, que va
provoquer l'arrêt - au moins momentané - de la « titrisation ») et par une
augmentation des primes de risque (évolution normale après une période où la
moindre PME pouvait emprunter au même tarif que l'Etat). Vont donc « payer
les pots cassés » en premier lieu les pays pauvres, ceux qui ne disposent
pas de matières premières, comme la Turquie par exemple, qui vont voir le
coût de leur endettement drastiquement augmenter. Mais vont aussi payer les
PME en quête de crédit pour investir et donc pour créer des emplois. Pas
toutes les PME. Seulement les plus fragiles (entreprises en création ou
entreprises oeuvrant dans le secteur de l'immatériel, n'offrant donc pas de
garanties tangibles) et donc a priori celles que l'Etat devrait, en tout
premier lieu, protéger. Enfin, ce sera le tour des ménages « pauvres », déjà
durement frappés par l'exclusion bancaire ou - ce qui revient au même - par
le surendettement. Les portes des banques risquent, pour l'ensemble de ces
clients « pauvres », sinon de se fermer définitivement au moins ne
s'entrouvrir qu'à un prix défiant toute concurrence.
Que faire pour éviter que la crise actuelle ne se transforme ainsi en une
inexorable machine à exclure et donc à exacerber des frustrations ? La
réponse est simple. Reprendre l'ensemble des dossiers qui touchent à la
finance en tenant compte de la situation nouvelle que crée la crise. Pour
les entreprises les plus fragiles, l'Etat doit intervenir pour les aider à
renforcer leurs fonds propres. Dans deux genres différents, en France, la
Caisse des Dépôts et Oséo sont là pour le faire. Pour les ménages, le
dossier est plus compliqué car il faut à tout prix éviter de créer des «
effets d'aubaine » permettant à ceux qui en ont le moins besoin de
bénéficier d'avantages qui n'ont pas été conçus, au départ, pour eux. En
matière d'« effets d'aubaine », l'Etat a déjà beaucoup donné avec le «
paquet fiscal »...
Mais ce contexte nouveau doit aussi obliger à revisiter certains chantiers
de réformes laissés en friche. Il y a en France, dès aujourd'hui entre 4 et
5 millions d'exclus bancaires. N'en rajoutons pas quelques centaines de
milliers de plus. Et donc examinons avec attention les modalités pratiques
de « banalisation » du Livret A, pour s'assurer que ce mouvement,
inéluctable, ne conduise pas, aujourd'hui ou demain, à « débancariser » ceux
auxquels La Banque Postale et les Caisses d'Epargne offrent aujourd'hui un
service bancaire minimal. De manière plus volontariste, il est sûrement de
nouvelles formes d'endettement à réinventer. Si le microcrédit social, cher
au haut-commissaire aux Solidarités actives Martin Hirsh, risque, pour des
raisons de pure logistique, de voir son champ d'extension limité à court
terme, la suppression du taux de l'usure, la création d'un « fichier
positif » de l'endettement et la redynamisation des sociétés de caution
mutuelle constituent autant de voies de réformes qu'il paraît urgent
d'explorer ou de réexplorer pour rendre compatible - ce qui est possible -
profitabilité bancaire, financement des plus démunis et, accessoirement,
relance, ou au moins soutien, de la consommation.
La crise actuelle est gravissime. Si l'on ne veut pas que celle-ci joue un
rôle d'accélérateur des exclusions, il paraît urgent de « s'agiter les
neurones ». Et l'Etat ne peut pas s'exonérer de cette mission fondamentale
de cohésion sociale.
OLIVIER PASTRÉ est professeur à l'université de Paris-VIII. |