Le libre-échange agricole actuel est une véritable machine à tuer,
Malgré la croissance de la production agricole mondiale, le nombre des
mal-nourris continue d'augmenter. Il touche près d'un milliard et demi
de ruraux, pour les trois quarts des agriculteurs.
Machinisme et augmentation de rendement conduisent à un prix
international très inférieur au coût de production des ruraux.
Il faut instaurer une organisation des échanges agricoles équitable et
relever les revenus plutôt que de faire des cadeaux.
_ Malgré la bonne volonté quasi générale affichée en l'an 2000 lors de
la réunion internationale "Objectifs du millénaire pour le
développement", le nombre des mal-nourris continue d'augmenter lentement
et ne sera certes pas divisé par deux en 2015 comme cela était espéré.
Le vrai problème est la persistance de très grandes inégalités: 2
milliards d'êtres humains vivent avec moins de deux dollars par jour et
la moitié d'entre eux avec moins d'un dollar par jour, ce qui entraîne
de graves sous alimentations chroniques: environ 850 millions d'hommes,
dont les trois quarts sont des ruraux ont faim une grande partie de
l'année [9 millions d'entre eux vivent dans les pays industrialisés!) et
le moindre accident climatique, biologique, économique ou politique
provoque des désastres: près de 10 millions d'êtres humains, dont deux
tiers sont des enfants meurent de faim chaque année.
Malgré ces morts, et malgré tous les efforts actuels, le nombre de ces
pauvres extrêmes ne diminue pas, il augmente encore de 3 à 5 millions
chaque année. Ajoutons que, malgré un exode rural de 50 millions par an
le nombre total des ruraux reste aux alentours de 3,3 milliards et
continue même d'augmenter légèrement.
Une majorité d'agriculteurs
Bien entendu ces ruraux sont pour les trois quarts des agriculteurs,
lesquels représentent une population active de 1,3 milliard [43 % actifs
du monde) et l'on mesure la situation si l'on sait que ces 1,3 milliard
d'agriculteurs n'ont que 28 millions de tracteurs et 250 millions
d'animaux de travail. .. Certes près de deux tiers d'entre eux utilisent
des semences sélectionnées, des engrais minéraux et des pesticides, mais
il reste 500 millions d'actifs agricoles qui n'utilisent rien d'autre
que quelques outils manuels: houe, bêche, bâton fouisseur, faucille, ..
et, faute d'une réforme agraire récente et sérieuse, de nombreux pays
ex-coloniaux ou ex-communistes voient de très grands domaines voisiner
avec des parcelles minuscules d'une superficie très inférieure à celle
qu'un paysan pourrait cultiver seul. En conséquence ces paysans sont
obligés d'aller fréquemment chercher du travail sur les grands domaines
pour un salaire généralement compris entre 0,25 et 3 dollars par jour:
le revenu moyen de ces paysans est même nettement inférieur à celui de
la main-d'oeuvre urbaine non qualifiée.
Révolution du machinisme et révolution verte
Comment en sommes-nous arrivés là? Au début du xxe siècle la plupart des
paysans ont une productivité de l'ordre d'une tonne d'équivalent
céréales par an, mais les plus performants, ceux qui utilisent les
machines nouvellement inventées [moissonneuses-lieuses, etc.) arrivent à
10 tonnes d'équivalent céréales par an. Les écarts allaient donc de 1 à
10. Depuis cette époque deux révolutions ont transformé l'agriculture:
la révolution du machinisme et la révolution verte. Un agriculteur bien
équipé peut ainsi s'occuper de 200 hectares et, grâce aux semences
sélectionnées, aux engrais et aux pesticides, obtenir 10 tonnes à
l'hectare, sa productivité annuelle est donc de 2000 tonnes. La
révolution verte concerne surtout les pays en développement sans grande
mécanisation, l'amélioration des rendements et l'utilisation
d'aménagements hydrauliques pour obtenir plusieurs récoltes par an ont
permis de multiplier la productivité par dix ou quinze.
Les agriculteurs pauvres ne suivent plus
Ces deux immenses progrès ont un revers de la médaille, ils ont entraîné
une baisse tendancielle des prix agricoles internationaux - baisse en
termes réels d'un facteur 4 ou 5 en un demi siècle - ce qui a certes
permis de nourrir bien mieux des populations croissantes, mais a aussi
bloqué le développement des agriculteurs pauvres qui n'avaient plus les
moyens de suivre le mouvement. Les pays à grands domaines et bas
salaires [Brésil, Argentine, Afrique du Sud, Russie, Ukraine ... ] ont
pu rattraper et égaler l'Amérique du Nord et l'Europe de l'Ouest, mais
des centaines de millions d'agriculteurs des pays en développement
n'avaient pas, et n'ont toujours pas, la possibilité d'acquérir un
tracteur, un animal de travail et un hectare supplémentaire. Les écarts
de productivité, qui étaient de 1 à 10 il y a un siècle, sont
aujourd'hui de 1 à 2000, les agriculteurs les moins productifs
continuant à obtenir une tonne d'équivalent céréales par an.
On en arrive ainsi à des situations paradoxales. Des pays pauvres à bas
salaires, surtout ceux de la révolution verte, peuvent avoir des
secteurs très performants qui, faute de pouvoir d'achat local,
deviennent exportateurs alors même que ces secteurs sont au milieu de
nombreux sous-alimentés.
La baisse à long terme et les explosions temporaires des prix agricoles
internationaux
Le marché des produits agricoles est particulier: la plus grande partie
des productions agricoles est consommée sur place et seuls 10 à 15 %
participent aux échanges internationaux, de plus la demande est d'une
grande rigidité tandis que l'offre est soumise aux aléas climatiques,
météorologiques, économiques et même politiques: vous pouvez attendre
sans trop de dommage pendant plusieurs mois la voiture que vous avez
commandée, il n'en est pas du tout de même de votre nourriture. En
conséquence, en période d'excédents croissants les prix agricoles
correspondent à la productivité du 10e ou 15e centile le plus
compétitif. Pour les céréales, ce prix est de 100 dollars la tonne [prix
de revient australien ou canadien], il est inférieur au prix de revient
ouest-européen [150 dollars la tonne] ou américain [120 dollars la
tonne). Ces pays ont donc besoin d'aides publiques pour pouvoir exporter
ou même simplement affronter la concurrence.
Mais surtout ce prix international est très inférieur au coût de
production des centaines de millions de paysans produisant de l'ordre
d'une tonne de céréales par an, coût que l'on peut estimer à environ 400
dollars la tonne. Appauvris par la baisse des prix des productions
d'exportation, comme par celle des productions vivrières, ces paysans se
voient souvent contraints de cesser de produire et prendre le chemin du
camp de réfugiés, du bidonville ou de l'émigration.
Le libre-échange agricole, une machine à tuer
Ce diagnostic ainsi établi, il est clair que le libre-échange agricole
actuel est une véritable "machine à tuer" et les fluctuations de prix
qu'il entraîne sont meurtrières. N'oublions pas qu'un milliard d'hommes
vivent avec moins de un dollar par jour et que près de dix millions
meurent de faim chaque année - même si l'agriculture a fait des progrès
remarquables depuis un siècle.
Ni l'aide, ni le partage, ni les échanges internationaux ne peuvent
suffire
À moins de trois dollars par jour, on se prive déjà de nourriture, or
c'est le cas de trois milliards d'hommes! Le supplément de revenus dont
aurait besoin cette moitié de l'humanité pour échapper aux privations
alimentaires dépasse les 2 000 milliards de dollars par an. C'est vingt
fois plus que l'aide publique au développement... La quantité
supplémentaire d'aliments nécessaires pour supprimer la malnutrition qui
frappe deux milliards de pauvres et la faim qui en frappe 850 millions
est égale à 30% de la quantité d'aliments actuellement produits et
utilisés dans le monde, soit plus de cent fois le volume de l'aide
alimentaire et plus du double des échanges internationaux de produits
vivriers (ou encore: plus que la moitié de ce que consomment les 1,5
milliards les plus nourris .. .!.
Il est donc clair que ni l'aide alimentaire, ni l'aide publique au
développement, ni le partage, ni les échanges internationaux ne sont à
la hauteur du problème, Le marché n'équilibre pas la production et les
besoins, il équilibre la production et la demande solvable, Celle-ci est
inférieure de 30 % aux besoins,
Organiser les échanges
Selon les prévisions les plus élevées, la Terre comptera 9 milliards
d'êtres humains en 2050.
Pour nourrir correctement une telle population, sans sous-alimentation
ni malnutrition, la production végétale destinée aux hommes et aux
animaux domestiques devra un peu plus que doubler dans l'ensemble du
monde, tripler dans les pays en développement, quintupler en Afrique et
même décupler dans certains pays de ce continent. Elle devra même
augmenter bien davantage si l'on prend en compte Les nouveaux besoins en
biocarburants et biomatériaux.
Une telle augmentation est envisageable, compte tenu des terres
agricoles encore inexploitées [plus étendues que celles déjà exploitées]
et à l'aide des techniques modernes dûment corrigées de leurs excès pour
être durables - techniques encore fort peu répandues à l'échelle du
monde. Mais il faut avant tout garantir à tous les paysans des prix
assez élevés et assez stables pour qu'ils puissent vivre dignement,
investir et progresser.
Pour ce but il est nécessaire de protéger les agricultures paysannes
pauvres de la concurrence des agricultures plus compétitives: il paraît
souhaitable d'instaurer une organisation des échanges agricoles plus
équitable et efficace que celle d'aujourd'hui.
Relever les revenus plutôt que de faire des cadeaux
Les principes seraient les suivants:
a) des grands marchés communs agricoles régionaux regroupant les pays de
productivité du même ordre [Afrique de L'Ouest, Asie du Sud, Asie de
L'Est, Europe de L'Ouest, Amérique du Nord, etc.] ;
b) protection de ces marchés régionaux par des droits de douane
variables garantissant aux paysans pauvres des prix stables et
suffisants;
c) négociations, produit par produit, fixant Les prix et les quantités
exportables.
L'essentiel est de relever Les revenus plutôt que de faire des cadeaux.
Bien entendu La mise en oeuvre d'un tel programme n'est pas simple et
doit être progressive. Les consommateurs-acheteurs pauvres devront
temporairement être aidés, plutôt par le système des bons d'achat
alimentaire qui ont L'avantage d'élargir le marché intérieur. Il faudra
aussi promouvoir le développement agricole, L'accès au savoir et celui à
la terre [réforme agraire, statut du fermage, lois anti cumul, aides à
l'installation) ainsi bien sûr que l'accès au crédit, aux intrants et
aux équipements productifs .
Mazoyer prof à l'agro, dossier dans le journal de Polytechnique (en
vente en ligne,
http://www.lajauneetlarouge.com/
Mais je vous en scannerai les bonnes pages si vous êtes indigent ou
rapiat.
Quelques remarques de Mazoyer:
La croissance de la production agricole mondiale est remarquable et,
même au plus fort de l'explosion démographique, elle est restée
légèrement supérieure à celle de la population: de 1950 à 2000 la
population mondiale a été multipliée par 2,4 et la production agricole
par 2,6. Cette augmentation est due pour les trois quarts à
l'amélioration des rendements (semences sélectionnées, engrais minéraux,
pesticides) et pour le reste à l'extension des terres arables et à la
réduction des périodes de friche ou de jachère
La disparition des petits
La longue et forte baisse des prix agricoles a entraîné aussi la baisse
de revenus des petites et moyennes exploitations des pays occidentaux,
et donc leur disparition progressive au profit des exploitations
voisines de plus grande taille et qui avaient les moyens de se
moderniser: la grande majorité des exploitations agricoles a ainsi
disparu au cours du xxe siècle. Cependant si la plupart des paysans
occidentaux ainsi chassés de leurs terres ont, plus ou moins aisément,
retrouvé un emploi dans l'industrie ou les services, il n'en est pas du
tout de même des paysans du tiers-monde subissant les mêmes phénomènes
et confrontés à un chômage massif.
De la baisse à l'explosion des prix
Les longues périodes de baisses des prix qui chassent tant de paysans de
leurs terres découragent la production de ceux qui restent et finissent
par réduire les stocks au point de provoquer une véritable explosion des
prix comme en 1945-1948, en 1972-1979 ou aujourd'hui. Les prix agricoles
peuvent alors être multipliés par deux ou trois ou même davantage et si
cela relève le revenu des paysans du tiers-monde, c'est en même temps
dramatique pour tous les pauvres des bidonvilles urbains, tous les
déracinés du gigantesque exode rural actuel.
--
Si certains Français considèrent que, par ses
entreprises coloniales, la France est en état de
péché historique, ils n'ont pas à designer les
Français d'Algérie en victimes expiatoires, ("Crevez
nous l'avons bien mérité") ils doivent s'offrir
eux-mêmes à l'expiation.
Albert Camus, chroniques algériennes.