http://www.liberation.fr/monde/01015...es-think-tanks
La crise économique a des effets dévastateurs sur les think tanks
américains, au point même que l'on pourrait assister, dans les mois qui
viennent, à la disparition de certains d'entre eux, notamment les plus
petits qui ont une activité peu diversifiée.
Quelle ironie du sort pour ces «boîtes à idées», dont le nombre est aujourd'
hui supérieur à 1 700 aux Etats-Unis, qui ont pour principal objectif d'
anticiper, voire parfois d'orienter, les futures tendances politiques et
économiques. Les think tanks sont pour la plupart principalement financées
par le secteur privé, traduisant ainsi leur volonté d'indépendance
politique. Or, aujourd'hui, en période de crise, le secteur privé et les
particuliers suppriment ou réduisent en priorité des fonds alloués aux think
tanks. Ils deviennent également plus exigeants dans l'attribution d'un
financement à un thinktank : tout doit être value for money.
Depuis le début de la crise, les fondations, les entreprises et les
donateurs philanthropiques qui faisaient vivre les think tanks sont devenus
beaucoup moins généreux. Dans cette situation, des mesures commencent à être
prises : réduction de personnel, suppression ou report de programmes,
prudence à investir dans de nouveaux projets à moins qu'ils soient
entièrement financés.
Les think tanks conservateurs sont particulièrement touchés. Ainsi, l'
American Enterprise Institute, très influent sous l'administration Bush et
principalement financé par des donations en provenance du secteur privé, a
dû abandonner ou réduire le budget de certaines prestigieuses activités et
manifestations (1). AIE a également supprimé certaines dépenses, comme l'
impression et l'envoi en version papier de certains de leurs rapports.
Plusieurs chercheurs ont également quitté l'institut. AIE est ainsi
directement frappé par la crise financière qui a touché les entreprises
américaines. Pour sa part, le Hudson Institute, réputé néoconservateur, a
été victime du scandale Bernard Madoff (2). Le Hudson Institute aurait
investi des millions de dollars auprès de Madoff et est cité dans la liste
de ses victimes (3). En revanche, l'Héritage Foundation, également
conservatrice, a plus ou moins réussi à pallier la baisse de ses
financements due à la crise en modifiant leur méthode de marketing et en
lançant des campagnes de financement directement par e-mail.
Pour les think tanks qui avaient diversifié leurs financements, la situation
est loin d'être plus aisée. Au-delà de la réduction drastique des donations
de la part d'entreprises ou d'individus pour financer des projets (grants),
les endowments (fortes sommes d'argent que les think tanks placent
habituellement en Bourse, et dont ils utilisent les dividendes pour
fonctionner) sont également réduits au minimum. D'ailleurs, les réserves que
les think tanks avaient placées en Bourse ont dramatiquement fondu (le CSIS
aurait ainsi perdu près de 13 millions de dollars).
Dans certains think tanks, notamment ceux proches des démocrates, la mise en
place de la nouvelle administration de Barack Obama a permis le départ de
chercheurs sans avoir à les licencier, car beaucoup se sont vus offrir un
poste dans l'administration. Toutefois, cela risque d'être dommageable sur
le long terme, car ces chercheurs étaient souvent particulièrement
compétents et reconnus. De fait, par leur propre réseau et leur réputation,
ils attiraient des financements extérieurs.
Victime inattendue de la crise économique, les think tanks américains sont
également peut-être victimes, plus largement, d'une crise de confiance. Ceux
qui ont notamment été proches de l'administration Bush ont perdu en
crédibilité, en donnant l'image d'experts bien souvent trop politiques, trop
influents, en partie responsable de la situation des Etats-Unis aujourd'hui
(rendant le pays impopulaire aux yeux du reste du monde ou encourageant la
déréglementation financière). L'expérience néoconservatrice, si elle n'a pas
concerné la majorité des think tanks, a toutefois eu un impact négatif sur
la crédibilité de ces derniers.
L'heure n'est pas à la fin des think tanks, mais cette période de crise
pourrait être l'occasion de repenser un système qui a peut-être fait son
temps.
(1)
http://washingtonindependent.com/336...to-tough-times
(2)
http://www.huffingtonpost.com/aram-r..._b_178103.html
(3)
http://online.wsj.com/public/resourc...list020409.pdf